Interview : Gabriel Eugène Kopp, auteur de notre nouveau feuilleton littéraire Para Bellum !

Ce mois-ci, Youboox publie la première saison d’un feuilleton littéraire inédit : vibrez au rythme des vingt épisodes de la série Para Bellum, un polar trépidant né sous la plume alerte de l’écrivain Gabriel Eugène Kopp. Youboox a voulu en savoir plus sur la genèse de l’œuvre et a donc interviewé ce poète à la croisée des genres. Auteur des romans de science-fiction Au nord-nord-ouest d’Eden et La dernière nécropole, son recueil de poèmes Mots de passe a été couronné du prix Jean Cocteau en 2010.

"Pour moi, la culture, c'est une profession de foi" photo DNA

D’où sont venues l’idée et l’envie d’écrire Para Bellum ?

Ce texte est né d’une certaine fascination pour le polar, mais aussi de l’envie d’expérimenter la façon dont on peut sortir d’un genre. La première saison a pour origine un roman, écrit il y a quelques années pour entrer dans ce domaine très fermé du roman policier. Les ingrédients essentiels y sont : un mystère, des personnages coupables que les indices désignent, des conclusions hâtives, une solution imprévue qui concorde avec les observations et le raisonnement… Si ce texte est peut-être une façon de se moquer du genre, c’est aussi et avant tout un hommage, une manière de lui prouver mon respect. L’aspect science-fiction du texte s’est imposé ultérieurement.

 

Le fait de tendre vers la science-fiction vous a-t-il aussi permis d’écrire plus librement ?

Situer l’intrigue dans un avenir relativement proche, comme c’est le cas pour Para Bellum, permet de prendre certaines libertés, tout en conservant une vraisemblance grâce à laquelle le lecteur peut toujours s’identifier. Dans le polar au sens strict du genre, les sources de documentation sont toujours exigibles, alors que la science-fiction est intéressante car elle permet de sortir des frontières de ce que la documentation nous impose.

Jérémy est un personnage ambivalent, à la fois « loser » et expert dans son domaine : est-ce cette ambiguïté qui vous a plu chez le personnage et que vous avez aimé écrire ?

Pour moi, Jérémy n’est pas un « loser ». C’est un professionnel extrêmement compétent qui a été mis sur la touche. On peut dire qu’il est atteint du mal du siècle : il est naïf, il est un peu dépressif, et surtout il a été trahi. On a donc affaire à un type incroyablement efficace, dans mon idée, mais qui, parce qu’il s’est fait virer, devient lucide. C’est à travers la souffrance que naît souvent cette lucidité. Il y a une expression allemande qui dit « c’est avec des ennuis qu’on devient intelligent ».

"Un concept entre tradition et modernité : il y a une persistance dans les formes, comme une survivance imaginaire"

En effet, cette souffrance se ressent à la lecture : au début de l’histoire, le héros est dans un état peu enviable. Vous tenait-il à cœur de traiter de thèmes comme la solitude, la pauvreté ou l’isolement ?

L’histoire de Jérémy fait écho à l’époque actuelle, avec laquelle je me sens en décalage. Beaucoup de gens reçoivent d’excellentes formations et développent des compétences extraordinaires, et deux jours plus tard, ça n’intéresse plus personne et ils sont mis dehors. J’ai voulu traiter avec un peu d’humour ce côté tragique chez le héros : c’est pour cela que je l’ai baptisé Jérémy. Il y a ici une référence biblique au prophète Jérémie, qui s’est senti abandonné de Dieu. Je n’ai pas du tout décrit le personnage comme un perdant, mais comme quelqu’un qui a vécu une désillusion.

Il est vrai qu’on  trouve souvent dans Para Bellum de l’humour et de l’ironie : était-ce une manière de mettre à distance une certaine gravité de vos thèmes ?

C’est avant tout un certain cynisme, une espèce de désespoir qui pourrait saisir n’importe qui à l’idée que, comme Jérémy, l’on peut s’investir énormément dans quelque chose sans résultats. Et surtout, le cynisme permet de mettre à distance un constat moral : l’idée que la société occidentale semble aujourd’hui être plus préoccupée de son ego que de son alter ego, c’est-à-dire plus tournée vers son « soi » étriqué que vers une découverte de l’autre et de sa richesse.

Vous disiez plus tôt que le genre de la science-fiction vous avait permis d’écrire de façon un peu plus libre. La forme courte du feuilleton ne s’est-elle cependant pas imposée comme une contrainte ?

La contrainte ne me gêne pas. Depuis que je suis publié, je suis confronté à des éditeurs ou à des correcteurs très intelligents qui m’imposent des contraintes et qui m’amènent à sortir du premier jet pour modifier la forme et les contenus, pour améliorer mon texte… C’est un travail que j’adore. La frustration est quelque chose qui me fait avancer. Ce qui peut m’apprendre quelque chose me fait grandir. Dans ce feuilleton, la contrainte était bien présente puisque j’ai choisi de réutiliser partiellement la forme du feuilleton classique, c’est-à-dire qu’il faut rappeler en deux ou trois lignes l’épisode précédent puis annoncer l’épisode suivant, afin laisser le lecteur dans le suspense jusqu’à la prochaine publication.

Cette contrainte a-t-elle influencé votre style ? Comment s’est passé le processus d’écriture ?

A l’origine, quand j’ai écrit Para Bellum, c’était par enthousiasme, et plutôt dans l’idée de créer un roman composé de quatre grandes parties, donc plutôt un format long. Lorsque j’ai rencontré Fabien Sauleman de Youboox, la discussion nous a menés vers ce projet, que je lui ai proposé de manière quasi intuitive : pourquoi pas un feuilleton ?

"Il faut bien alimenter ses rêves..."

 

Le streaming est quelque chose qui nous met à l’écoute d’une actualité du besoin, une forme qui ne nécessite pas une concentration constante. J’ai trouvé cette idée formidable : on est ici dans une forme du numérique bien plus moderne que la simple publication de livres sur tablettes ou liseuses, qui s’inscrit toujours dans la lignée du livre papier. Je me suis demandé ce qui, sur le plan formel et dans l’histoire de la littérature, pouvait correspondre à cela. Le feuilleton littéraire était un cadre en bas de page des journaux : il y a donc des formes qui persistent ; on retrouve une certaine concomitance, comme une survivance imaginaire. Un feuilleton littéraire en streaming est donc un concept qui va très loin dans la modernité et qui pourtant se nourrit de la culture classique.

Ces notions de streaming et d’épisodes renvoient également aux imaginaires de la télévision ou du cinéma. Etes-vous aussi influencés par ces formes artistiques ? Quelles sont les oeuvres qui vous inspirent ? 

Au niveau cinématographique, mes influences majeures sont très classiques : Fellini, Tim Burton, Tex Avery…. Quant à mes influences littéraires, elles sont très diverses, et vont de Thomas de Quincey à Sigmund Freud ou Tristan Corbière, que j’aime beaucoup lire. Du point de vue du style, j’ai été très influencé par Conan Doyle : je trouve fabuleuse la manière dont il arrive à tisser des ambiances. Et puis Shakespeare, un des grands producteurs de textes apocalyptiques, ou encore André Gide, modèle absolu du style selon moi. Enfin, des auteurs comme Jim Thompson m’ont beaucoup inspiré grâce à leur travail sur le polar et la sociologie. Et bien sûr, les romans de science-fiction et les biographies de grands explorateurs : il faut bien alimenter ses rêves… La culture, c’est une profession de foi !

Vous pouvez lire les premiers épisodes de Para Bellum ici.

Merci à Gabriel Eugène Kopp !

Propos recueillis par Hayat Slimani et Camille Vitton

Petite sélection de romans policiers pour les non-initiés (1/2)

Pour un écrire un polar, la recette est souvent la même : un cadavre pas beau à voir, des enquêteurs embourbés dans leurs questions existentielles, de faux indices et un dénouement après lequel on s’exclame que « c’était lui le meurtrier! je le savais depuis le début! » même si l’on a absolument rien vu venir avant la dernière page. Si vous voulez avoir des frissons – j’ai dis avoir des frissons, pas être terrorisé, il faut que la lecture reste un plaisir -  laissez-vous tenter par cette sélection de romans policiers. 

Le roman policier du mois 

Si vous ne savez pas quoi faire ce dimanche, ça tombe bien puisque c’est le jour de sortie de La douceur de la vie de Paulus Hochgatterer (Quidam Editions).

Dans une petite ville autrichienne en apparence paisible, un vieil homme est retrouvé mort avec le visage broyé. Sa petite fille Khatarina, qui a fait la découverte macabre, ne parle plus depuis ce jour. Si seulement le commissaire Kovacs, chargé de l’affaire,  pouvait être un peu plus coopératif … En cette période de fêtes de fin d’année, il rechigne à s’emparer de l’affaire. Il préfère faire la tournée des auberges ou s’accrocher à Marlène. Certes, leur histoire est fatalement érotique mais un petit vieux vient de se faire assassiner. Le problème dans ce petit village, c’est que tous les habitants cachent un secret. Pas un petit secret. Le secret qui peut vous mener en prison : l’homme qui bat ses filles quasiment à mort, la femme qui prend son bébé pour le diable en personne. Bref, avec la mort du vieil homme, on comprend que le village a perdu sa dernière part de raison.

Je vous conseille vivement ce livre dans lequel il n’y a rien de superflu. L’écriture est riche, on découvre donc mille et une choses quand on lit aussi entre les lignes.  Le talent d’Hochgatterer, c’est d’avoir réuni tous les ingrédients du polar en y ajoutant une dimension passionnante, une quasi étude sociale de notre époque. Une histoire bien ficelée et utile si vous avez tendance à oublier qu’il faut se méfier des apparences.

Le polar auquel on ne s’attend pas 

Envisager Emma de Jane Austen comme un roman policier me vaut pas mal de regards étonnés et interrogateurs. Dans Emma, ne cherchez pas de meurtre, il n’y en a pas mais tous les spécialistes de Jane Austen nous dise qu’on peut le considérer comme un roman policier. Comme j’aime les défis idiots et que je n’avais pas encore lu Emma, j’ai profité du beau temps et du parc le plus proche pour me plonger dans le livre.  Mon verdict ? N’essayer pas de relever le défi en ne lisant que 10 pages, c’est à la fin que l’on comprend tout et effectivement, il y a quelques éléments troublants. Lisez Emma dans cette optique et vous verrez l’héroïne d’Austen sous un autre jour. Des phrases qui vous paraissent anodines à la première lecture vous laisseront entrevoir quelques mystères! (Ok, je vous donne un indice : relisez les conversations entre Frank et Emma). Et puis, ce n’est pas pour faire de la pub mais vous pouvez le lire en français ou en anglais sur Youboox.

Pour la suite de notre périple policier, j’ai prévu des romans que vous trouverez en librairie, récents, à lire gratuitement sur Youboox. En attendant, n’hésitez pas à nous faire part de vos belles expériences littéraires en laissant un petit commentaire.

Bonne lecture!

par Hayat Slimani

 

 

 

Les sorties littéraires de Mars 2012 : un peu de BD, beaucoup de polars.

Youboox est lancé. On a pris une photo de groupe qu’on postera après les retouches nécessaires puisqu’on a encore les yeux rouges. En attendant, passons à notre rituel des sorties littéraires du mois. En mars 2012, il y a un peu de BD et beaucoup de polars!

Une métamorphose iranienne, un périple kafkaïen.

La métamorphose est une histoire vraie, celle d’un jeune dessinateur qui se transforme peu à peu en détenu au dos courbé. Derrière l’humour grinçant de Mana Neyestani, on lit la peur de celui qui fut emprisonné en 2006 pour avoir publié le dialogue fictif entre un cafard et un enfant dans un journal iranien. Il utilise des mots « azéri », ceux d’un peuple opprimé par le régime central. Les autorités iraniennes l’emprisonne puis il subit des interrogatoires interminables. Dehors, les Azéris manifestent pour attirer l’attention sur leur cause et le gouvernement tirera même sur la foule à plusieurs reprises. Après deux mois d’isolation, il obtient un droit de sortie temporaire et s’enfuit. Traversant plusieurs pays, c’est à Paris que Neyestani termine son voyage pour nous livrer cette magnifique BD-témoignage où il mêle tragédie et moments de poésie.

Des illustrations du Trône de fer de George R.R. Martin par des artistes de Fantasy

Vous connaissez la saga fantasy au cœur du royaume des Sept Couronnes dont les membres se dispute le pouvoir depuis des siècles ? Évidemment, je vous conseille de lire les 4 tomes pour vous rendre compte de la richesse du récit: une époque oubliée et des centaines de personnages qui se livrent une luttes acharnée pour contrôler le trône de fer. Soleil Productions propose deux albums (le tome 2 sort le 23 mars) qui regroupe des dessins magnifiques inspirés de l’histoire. Ils sont signés Jim Burns, John
 Howe ou encore Ted Nasmith. 

Vous connaissez le «bystander effect» ?

Le bystander effect, c’est l’effet du témoin. Imaginez une agression dans une rue bondée de monde. Personne ne réagit car chacun pense que l’autre le fera. Conclusion : plus il y a de monde qui assistent à une situation d’urgence, moins vous avez de chance qu’une personne réagisse. C’est flippant, non ? Dans le roman De bons voisins (Actes Sud) de Ryan David Jahn, c’est ce qui arrive à Kat Marino. Elle est agressé au couteau et ses voisins sont témoins de la scène. Personne n’avertira la police, chacun suppose que les autres le feront. L’auteur donne la paroles à ses voisins et dresse un portrait très instructif de la violence dans le New-York des années 60.  Le roman est sorti est janvier mais je n’ai pas pu m’empêcher de le présenter, je l’ai adoré!

« Les crimes commencent par des aveux »

Le tribunal des âmes (Calmann-Lévy) de Donato Carrisi est un thriller qui nous vient tout droit d’Italie. Pour la Dolce Vita, on repassera. Marcus est spécialiste des scènes de crimes et doit en percer tous les secrets. Il y a un hic: il vient de perdre la mémoire alors qu’il était le seule à pouvoir élucider les mystères de l’enlèvement d’une étudiante. Il croise la route de Sandra, une enquêtrice qui prend en photo toutes les scènes de crimes de la capitale. Il y a un an, son mari est tombé du haut d’un immeuble et elle n’a jamais cru à l’accident. Faut-il pardonner, oublier, se venger ? Marcus et Sandra se croise et nous emmène dans un périple au cœur de la capitale italienne.

Corps étrangers, le récit d’une fuite en avant dans le Paris des années 50

Julian et Lili sont mariés, jeunes, beaux et pourtant … Un peu plus tôt, Julian avait quitté les Etats-Unis pour échapper à un père tyrannique. A Paris, il avait rencontré Lili, une Roumaine encore marquée par la guerre. Ce couple à la dérive évolue dans un Paris coupé en deux, le Paris heureux et soulagé dans cette période d’après-guerre et le Paris des silhouettes à jamais meurtries. Cynthia Ozcik nous dit tout du déracinement dans Corps étrangers (Éditions de l’Olivier).

Et les nouveaux tomes sont …

Si vous avez commencé la lecture de 1Q84 qui relate le parcours croisé d’une tueuse à gages et d’un prof qui rêve de devenir écrivain, sachez que le 3ème tome du livre de Karuki Murakami sort chez Belfond. Enfin, Perre Bordage a terminé Frère Elthor, le 5ème tome de la fraternité du Panca. Vous pouvez lire les premiers sur Youboox.

Bonne lecture!

par Hayat Slimani